Les promesses du futur « jumeau numérique » de l’océan

Ce double virtuel révolutionnaire au service d’un écosystème marin en danger sera l’un des événements du One Ocean Summit de Brest.

Par Alice Pairo-Vasseur

n connaît mieux la planète Mars que l’océan ! » Le constat de Pascal Lamy, qui pilote à la Commission euro­péenne la mission Starfish 2030, visant à la régénération de l’océan dans les dix ans qui viennent, pour réel qu’il soit, n’est en rien désabusé. Car si les trois quarts de l’océan demeurent, à ce jour, inexplorés, les potentialités du numérique pourraient bien, demain, nous révéler les secrets de ses abysses.

C’est le très ambitieux projet porté par Mercator Océan inter­national (MOi), dont la centaine de scientifiques et de numériciens élabore, depuis vingt ans, à Tou­louse, des modélisations de l’océan mondial et s’affaire, désormais, au projet titanesque de réaliser ni plus ni moins son « jumeau numé­rique », réplique digitale nourrie par un outil surpuissant de com­pilations de données marines.

Leur objectif : accroître, dans le cadre de la mission Starfish 2030, les connaissances mondiales sur l’hydrosphère (l’ensemble des zones de la planète où l’eau est présente, soit les deux tiers de la surface terrestre), mais aussi œuvrer à sa préservation en éla­borant sur cet avatar virtuel, grâce à des algorithmes de pointe bras­sant toutes les données, différents scénarios afin d’analyser l’impact réel des mesures qui permettraient d’atténuer les risques qui pèsent sur l’océan à l’échelle régionale et locale.

L’hydrosphère en chiffres. L’océan, qui couvre les deux tiers de la surface de la planète, contient 97 % de son eau et 50 % de son oxygène. Il absorbe 25 % du CO2 produit en excès par notre génération – qui engendre le réchauffe­ment climatique – ainsi que 90 % de l’excès de chaleur produit par ce même réchauffement. Il nourrit les êtres humains : il apporte à 3 milliards d’individus 20 % des protéines animales dont ils ont besoin. Il nourrit notre économie : s’il était un pays, il serait la 4e puissance mondiale. Source : Mercator Océan International.

Un « Nautilus virtuel »

« Que se passe-t-il si je jette une bouteille de plastique à la mer ? Quels effets sur la Méditerranée si l’on bloque tous les polluants qui émanent du Rhône, sur un mois, dix ans… ? » explique le directeur général de MOi, Pierre Bahurel, polytechnicien passionné par les fonds marins. C’est tout l’enjeu, pour lui, du One Ocean Summit de Brest (9­-11 février), dont Le Point est associé : sensibiliser les décideurs internationaux à ce grand projet d’intérêt planétaire.

« Cela fait cent ans qu’on explore l’océan avec des bathyscaphes à la Jules Verne. Si on veut être aux rendez-vous qui nous attendent avec l’océan – et la dégradation des écosystèmes océaniques est rapide ! –, il est temps de passer au Nautilus virtuel ! Et l’intelligence artificielle constitue une nouvelle voie extraordinaire, re­prend Pascal Lamy. Cette technologie a, en outre, le double avantage de passer le mur du déficit en sciences et de permettre d’agir vite. »

Le « rêve » d’une cartographie exhaustive

Car ce jumeau numérique ne part pas de zéro. Il sera l’aboutissement de la première modélisation de MOi (l’« océan numérique »), permise par un important maillage de satellites et de bouées quadrillant la planète et recueillant, toutes les dix mi­nutes, des informations issues de l’« océan bleu » (soit sa tempéra­ture, sa salinité et ses courants), de l’« océan blanc » (sa concentration et sa couverture en glaces) et de l’« océan vert » (tout ce qui a trait au vivant, comme les phyto­planctons). Des données qui pro­fitent déjà, gracieusement, à 300 000 utilisateurs (sociétés de routage maritime, agences inter­nationales, chercheurs, gardes­-côtes…).

Les « jumeaux » sont partout ! Initialement employés dans l’industrie, les jumeaux numériques – simulant notamment les performances d’avions et de voitures – font également leur entrée dans le monde de la médecine. Ils devraient ainsi permettre, à partir de données telles que le patrimoine génétique ou les antécédents médicaux d’un patient, de tester des traitements, mais aussi de prévoir l’apparition d’une maladie ou d’en pronostiquer l’évolution. Déjà, des travaux sur la reproduction anatomique et physiologique d’organes, comme le cœur, sont en cours de réalisation.

« Plus on a d’indicateurs, plus notre compréhension de l’océan sera aboutie. C’est un service d’intérêt général », précise Pierre Bahurel, qui aspire désormais à la copie parfaite. Et encourage, pour ce faire, ses pairs au partage de données, « tout autour du globe ». Ainsi ce « rêve », comme il le qua­lifie, d’une cartographie exhaus­tive saura-­t-­il peut­-être « répondre à l’urgence de protéger l’océan ».

Les simulations algorithmiques der­nier cri permises par ce double numérique, « rendues visibles, et immédiatement perceptibles, aux décideurs », pourront enfin mobi­liser ces derniers à « prendre les mesures concrètes qui s’imposent pour l’océan », veut croire le PDG de l’institut de recherche Ifremer, François Houllier, investi lui aussi au premier chef dans ce projet révolutionnaire qui n’aurait, au fond, peut-­être pas déplu à Jules Verne .

Le One Ocean Summit de Brest 
« L’océan, notre bien commun, est incontestablement un sujet global ! » déclare Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur des pôles et des enjeux maritimes. Aussi le sommet international de l’océan One Ocean Summit, qui se tiendra à Brest du 9 au 11 février, et auquel Le Point s’associe, réunira-t-il plus 700 experts et scientifiques, ONG, acteurs économiques et responsables politiques. 
Son objectif : « croiser nos connaissances, à tous, sur l’océan », « travailler au développement d’une économie bleue durable » – à travers des sujets comme la pêche, la préservation de la biodiversité ou les polluants plastiques –, mais aussi et surtout « faire avancer les négociations multilatérales ». Car « il faudra traduire nos déclarations d’amour à la mer en actions concrètes », annonce Olivier Poivre d’Arvor, pilotant l’organisation de l’événement qui s’apprête à réunir une trentaine de chefs d’État, dont le président de la République Emmanuel Macron, qui en est à l’initiative.
« Trop souvent à la marge des rendez-vous sur l’environnement », l’océan, « à la fois régulateur du climat et victime de son réchauffement, s’impose aujourd’hui comme une question centrale », affirme le spécialiste.
Aussi, parmi la trentaine d’événements qui se tiendront à l’Océanopolis de Brest, les « Blue Hotspots » (des conversations sur l’actualité de l’océan) du Point, par la voix de Christophe Ono-dit-Biot, directeur adjoint de la rédaction, exploreront-ils plusieurs de ces problématiques. Parmi lesquelles la lutte contre la surpêche et les pollutions accidentelles, la pollution acoustique et les impacts sur sa biodiversité ou encore les craintes et espoirs que le réchauffement climatique suscite au large du Pacifique.