Pascal Lamy : « Les règles du jeu de la mondialisation sont en train de changer »

Entretien

À l’occasion de la rencontre de Davos qui débute ce dimanche 22 mai, Pascal Lamy, l’ancien directeur général de l’OMC de 2005 à 2013, qui préside désormais l’Institut Jacques-Delors, fait le point sur les métamorphoses d’un système profondément mis en cause.

  • Recueilli par Julie de la Brosse

La Croix : Comment expliquez-vous la remise en cause actuelle de la mondialisation ?

Pascal Lamy : La mondialisation n’a pas attendu la guerre en Ukraine ou même le Covid pour être remise en cause. Depuis le départ, celle-ci est critiquée par ceux qui estiment qu’elle serait néfaste au développement des pays pauvres. Cette idée, qui n’a pas résisté à l’épreuve du temps, a été peu à peu remplacée par ce qu’on pourrait appeler la critique sociale de la mondialisation dans les pays développés, plus légitime, celle-là, qui a abouti en 2016 à l’élection de Donald Trump et au Brexit.

Ces dernières années s’est aussi développée l’idée que la mondialisation, en faisant voyager des produits d’un bout à l’autre de la planète, était nuisible à l’environnement. Ce qui est souvent discutable, puisque du point de vue de l’empreinte carbone, il vaut mieux importer un haricot vert du Kenya que de le produire sous serre aux Pays-Bas. Par ailleurs, le capitalisme de marché a théoriquement une solution pour répondre au réchauffement climatique : augmenter fortement le prix du carbone. C’est plus compliqué en pratique.

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La dernière critique en date est celle de la résilience des chaînes de valeurs, l’accident de Fukushima, la crise du Covid, et plus récemment la guerre en Ukraine, ayant démontré la fragilité de certaines chaînes d’approvisionnement. Mais là encore, il faut se méfier des conclusions hâtives : la sécurité d’approvisionnement ne signifie pas forcément moins d’échanges, elle peut même se traduire par plus d’échanges si l’on considère qu’elle passe par une diversification plutôt que par une relocalisation inévitablement coûteuse.

Selon vous, il n’y a donc pas de démondialisation… ?

P. L. : Pas vraiment. Nous assistons depuis quelques années à un ralentissement de la mondialisation, c’est-à-dire que les échanges internationaux continuent d’augmenter, mais moins rapidement que la croissance mondiale. Sont venus s’y ajouter des phénomènes politiques, comme la guerre commerciale sino-américaine, qui ont tendu le commerce mondial, mais sans le remettre profondément en cause, même avec certaines relocalisations dans la tech. Je reste en effet persuadé que les structures du capitalisme de marché, porté par les économies d’échelle, les progrès technologiques et la numérisation, vont continuer de prévaloir.

D’ailleurs, on a tendance à l’oublier, mais le Covid a fait gagner cinq ans à la numérisation de l’économie, qui constitue aujourd’hui, avec l’augmentation de la part des services dans les économies, une énorme contribution à la mondialisation. Alors, certes, il est difficile d’imaginer que le marché mondial de la donnée sera traité demain comme l’a été hier celui des chaussettes. Il y aura davantage de règles, de normes, de différences, mais pas de repli global.

À quoi pourrait ressembler cette nouvelle mondialisation ?

P. L. : Avec la montée en puissance des régimes illibéraux, elle sera forcément plus turbulente. Aujourd’hui certains parlent d’une mondialisation fragmentée, entre plusieurs blocs « amis », comme le disait récemment, et à mon sens trop hâtivement, la secrétaire d’État au Trésor américain Janet Yellen.

Il est certain que les règles du jeu sont en train de changer. Dans les pays occidentaux, notamment, les gouvernements ne cherchent plus tellement à protéger les entreprises de la concurrence étrangère par des droits de douane, mais plutôt davantage leurs populations contre différents risques, sanitaires, technologiques, sociaux, environnementaux, voire de sécurité nationale.

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C’est ce que j’appelle le précautionnisme, qui est venu supplanter le protectionnisme dans les sociétés riches et vieillissantes. Or ce nouveau précautionnisme sera plus difficile à surmonter, car il ne s’agit pas seulement de s’entendre sur le niveau des droits de douane, mais d’harmoniser des standards et des normes de sécurité ou de qualité, entreprise beaucoup plus compliquée. Le défi sera notamment pour les pays pauvres, qui auront du mal à se conformer à ces standards.

Alors que l’OMC semble durablement paralysée, à quoi pourrait ressembler une nouvelle gouvernance mondiale du commerce ?

P. L. : Sans doute à quelque chose de beaucoup plus souple que ne l’étaient les grandes organisations multilatérales de l’après-guerre. Pour qu’elle fonctionne, la coopération internationale doit en effet s’affranchir davantage du principe de souveraineté des États qui bloque depuis un moment toutes les avancées, en créant du dialogue entre toutes les parties prenantes, les pouvoirs publics, mais aussi les entreprises et la société civile. Un peu sur le modèle de l’accord de Paris sur le climat, qu’on pourrait qualifier de tente institutionnelle, à opposer aux cathédrales que pouvaient représenter les accords de Kyoto. Ou comme les objectifs du développement durable de l’ONU. Ou comme nous avons commencé à le faire avec les coalitions multi-acteurs au Forum de Paris sur la paix qui obtiennent des résultats moins ambitieux, plus partiels, mais plus rapides.

Avec la guerre en Ukraine est aussi remise en cause la vieille idée que le commerce serait un gage de paix…

P. L. : Nous vivons désormais dans un monde où la géopolitique a repris le pas sur l’économie, l’une des grandes puissances mondiales étant capable de mettre à bas son économie pour un projet politique qui viole toutes les règles internationales. Cela étant, il faut se méfier des conclusions hâtives : la Russie, dont l’essentiel de la richesse repose sur ses hydrocarbures, fait partie des pays les moins mondialisés de la planète. Ce n’est donc peut-être pas un hasard si elle se paie le luxe d’attaquer le système.

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