L’Afrique a le choix de tous ses partenaires

De son parcours dans les instances internationales (OMC, Fondation Mo Ibrahim) Pascal Lamy, 75 ans, capitalise sur une riche vision stratégique. Il dessine une trajectoire pour l’Europe et l’Afrique au milieu des crises et des conflits de puissances.

Le fond de tableau que nous connaissons, sans lequel ce qui se passe en Ukraine n’est pas compréhensible, est la rivalité géopolitique, géoéconomique, géostratégique et géotechnologique entre les États-Unis et la Chine. Cela a commencé à partir du moment où la Chine a voulu trouver sa place dans l’ordre international. C’est la grande question, et pour nous Européens comme pour les Africains, elle pose des problèmes redoutables. Si cette tension continue à croître, nous serons les uns comme les autres sous pression de prendre parti. Pour l’Europe, il n’est pas question de considérer que nous serions équidistants des États-Unis et de la Chine. Du point des valeurs, et c’est ce qui compte à la fin, nous sommes plus proches des Américains que des Chinois.

En tant que président du Forum de Paris sur la Paix, comment jugez-vous votre expérience des dernières années ?

Le Forum consiste donc à mettre l’accent sur les questions internationales dans l’optique de trouver des solutions rapides en impliquant dans la gestion des problèmes internationaux d’autres acteurs que les diplomates. Pas sans eux, qui sont les représentants des États-nations qui constituent juridiquement la société internationale, mais avec des organisations de la société civile, des organisations non-gouvernementales, des grandes institutions académiques, des grandes entreprises. Tous, au fond, comptent autant dans la nécessité de trouver des solutions aux grands problèmes de notre époque.

Lors de la prochaine édition, les 11 et 12 novembre à Paris au palais Brongniart, nous ferons une fois encore le tour d’un certain nombre de problèmes et de solutions. Il sera sujet de développement, de protection des enfants sur Internet, de protection de l’Océan austral qui entoure l’Océan antarctique, du nettoyage de l’orbite terrestre basse qui commence à être encombrée de débris de satellites ou d’un jumeau numérique des océans dont nous avons besoin pour faire avancer la science.

Le Forum de Paris sur la paix a été lancé en 2018 à l’occasion du centenaire de l’Armistice de la Première Guerre mondiale. À ce moment-là, Emmanuel Macron considérait qu’il fallait bien entendu faire un exercice mémoriel sur les ravages et les folies de cette époque. Et aussi qu’il fallait regarder vers l’avenir et s’intéresser à ce qui provoque la paix ou la guerre. C’est-à-dire des tensions, des difficultés nationales, internationales, domestiques, sociales, économiques et environnementales.

Après l’invasion russe de l’Ukraine, cette évolution sur le fil du rasoir crée-t-elle un moment de basculement ?

Je n’ai pas de réponse claire à cette question qui revient à savoir s’il y aura un avant et un après comme il y en a eu dans les crises précédentes. Nous savons que nous sommes dans une crise énorme et globale, environnementale et économique, sanitaire aussi avec la crise sanitaire. Il y a la crise des régimes démocratiques partout en Europe. Pour faire bonne mesure, M. Poutine décide d’envahir l’Ukraine et de revenir au Moyen-Âge en éliminant tout ce qui a été convenu de règles depuis une cinquantaine d’années pour éviter les guerres, stabiliser les frontières et que les pays ne reprennent pas la mauvaise habitude de mettre la main sur leur voisin.

Je crois finalement beaucoup au progrès de la démocratie en Afrique même si je reconnais qu’il est lent. Je constate, contrairement à ce qu’on a appris à l’école, qu’il y a des entreprises, des entrepreneurs, et des succès dans de nombreux domaines sans que les conditions minimales de la bonne gouvernance soient réunies.

Cette période est extrêmement difficile et se traduit par de très grandes difficultés de concertation internationale. Le Conseil de sécurité de l’ONU est resté totalement bloqué jusqu’au moment où ses membres ont pu s’insérer dans une opération d’ordre humanitaire pour faire sortir des bateaux chargés de céréales de la mer Noire alors que les Russes l’empêchaient. Dans cet esprit, nous avons essayé cette année, pas à pas, sans forcément traiter de grandes questions, de trouver des solutions. Par exemple, nous avons essayé de remédier à ce que j’appelle « l’apartheid vaccinal ». En 2020, nous avons collecté 500 millions d’euros pour acheter des vaccins aux pays qui en avaient besoin.

Dans cette histoire en train de se faire, sommes-nous en capacité de répondre avec nos moyens à cette crise gigogne ? Comment hiérarchisez-vous les priorités ?

Mais il n’est pas non plus question de nous aligner systématiquement sur des positions américaines qui ne correspondent pas forcément à nos intérêts ni à nos valeurs. L’Afrique, pays par pays mais aussi comme continent, a à peu près le même problème. D’ailleurs, si l’Europe et l’Afrique se parlaient davantage, elles seraient à deux mieux à même de naviguer dans cette situation qui restera très difficile dans les décennies qui viennent.

Y a-t-il moyen aujourd’hui de peser et changer le monde ?

Quand on a, comme moi, 75 ans, on ne voit pas les choses de la même manière que quand on en a 25. À 25 ans, on a le temps pour tout. Quand on a 75 ans, on est obligé de se dire : « Qu’est-ce que je fais de ce qui me reste à vivre sur cette Terre qui puisse faire avancer les idées auxquelles je crois ? » Étant entendu que, entre 25 et 75 ans, j’ai accumulé un certain nombre d’expériences, de savoirs, de réseaux. Je suis plus clair sur ce que j’ai envie de faire des années qui me restent qu’à 25 ans mais j’ai aussi davantage de moyens de le faire.

J’ai eu la grande chance d’avoir une vie professionnelle extrêmement nourrie et instructive et de continuer à apprendre tous les jours, ce qui est un formidable privilège. Il est des questions mondiales comme les questions environnementales, celles qui tournent autour de la mondialisation et de sa maîtrise, autour de l’intégration européenne ou africaine. Ce sont des domaines dans lesquels je continue à œuvrer parce que je pense que c’est dans ce sens qu’il faut aller pour le progrès de l’humanité. J’appartiens à une génération qui a encore été éduquée dans l’idée qu’il y a du progrès et que ce progrès est nécessaire.

En tant que membre du Conseil d’administration de la Fondation Mo Ibrahim, quel regard portez-vous sur le « business model » de l’Afrique ?

 Tout dépend de l’échelle de mesure utilisée. Dans le dernier livre que j’ai publié avec Nicole Gnesotto, Où va le monde ? (éd. Odile Jacob, 2017), je considérais que la question essentielle pour l’Afrique est de savoir qui va gagner la course entre l’économie et la démographie. D’où l’importance d’aider à ce que la croissance économique gagne sur la croissance de la population.

L’Afrique est un continent plein de possibilités entrepreneuriales. On les voit se développer et, de ce point de vue, je suis un afro-optimiste. Quand je vois ce que les jeunes générations ont comme énergie, comment elles utilisent leur talent et ce qu’elles ont appris en Afrique ou souvent ailleurs et les mettent au service du continent, je trouve cela très étonnant et parfois très admirable. Même si ce bourgeonnement entrepreneurial, cette profusion d’initiatives, se fait parfois dans un certain désordre. Avec des systèmes gouvernementaux qui, manifestement, pourraient faire mieux pour assurer un État de droit, l’absence de la corruption, et une vision à long terme.

Il y a énormément de progrès à faire et nous y travaillons beaucoup avec la Fondation Mo Ibrahim, consacrée à l’amélioration de la gouvernance en Afrique du point de vue de la démocratie, des droits de l’homme, de la lutte contre la corruption, et de la transparence de la vie publique. C’est ce que je fais aussi avec Trademark East Africa, un organisme de coopération technique d’intégration économique en Afrique de l’Est qui, d’ailleurs, est en train de s’étendre à l’Afrique de l’Ouest et à l’Afrique australe. Mais aussi, tous les deux ans, avec les rencontres Europe-Afrique qui sont montées par Aspen.

Je crois que, dans les domaines d’une intégration économique plus poussée, je fais partie de ceux qui considèrent qu’une des principales erreurs que nous ayons faite quand nous étions en Afrique, et que les Africains ont perpétué lorsqu’ils se sont décolonisés, est d’avoir peuplé ce continent de frontières. C’est une vérole qu’il faut surmonter. L’Afrique a besoin d’intégrer ses marchés pour pénétrer dans la mondialisation. À court terme, c’est le problème essentiel.

Pourtant, la croissance ne produit plus de la richesse et de la prospérité, la machine semble être en panne.

Ça dépend des pays. Le Bénin, qui n’a jamais été parmi les performers africains comme l’ont été à un moment l’Afrique du Sud, le Kenya, le Ghana ou même le Nigeria, va connaître une croissance de l’ordre de 6% à 7% cette année. C’est à peu près ce qu’il faut, à terme, pour que la régate entre l’économie et la démographie soit gagnée par l’économie.

En même temps, il reste beaucoup à faire, en tout cas de notre part à nous, Européens, pour mettre ce qui se passe en Afrique au bon niveau de nos priorités géopolitiques. Je dis depuis longtemps à Bruxelles que ce qui se passe en Chine ou aux États-Unis est très important pour l’Europe mais que ce qu’il y a de plus important pour l’Europe, en regardant les choses à dix, vingt ou trente ans, c’est ce qui se passe en Afrique.

Il y a, certainement, à améliorer notre coopération. Par exemple, dans le financement des infrastructures, le goulot principal à davantage de croissance africaine à l’échelle continentale est là : transports, énergie, réseaux. C’est allé beaucoup plus vite en matière de communications parce que, justement, une génération a été sautée qui n’avait plus besoin d’installations fixes pour faire passer les téléphones. Et il y a énormément à faire dans le domaine des transports. Dans la production d’électricité, il est connu que 600 millions d’Africains n’ont pas accès correctement à l’énergie. Une économie ne peut pas croître sans énergie, même si le potentiel du renouvelable est très fort en Afrique.

J’ai suivi et en partie participé à la polémique qui a suivi la conférence de Glasgow sur l’attitude des pays du Nord à l’égard du financement de l’investissement dans le gaz en Afrique. Je suis de ceux qui pensent que, comme en Europe, le gaz est une énergie de transition en attendant d’être beaucoup plus verts. Voilà le champ sur lequel nous devrions placer nos priorités. Du point de vue des Européens, le plus important est d’aider les Africains à dérisquer, comme on dit dans la finance, leurs investissements. Là où un capitaliste normal demande 10% de rentabilité, il demande 15% en Afrique parce qu’il y a une prime de risque de 5%. Il faut faire descendre cette prime de risque et ramener ce taux de 15% à 10%.

Cela dépend en partie des Africains et de ce qui se passe dans le domaine de la sécurité publique et de la lutte contre le terrorisme et le fondamentalisme religieux. C’est une affaire pour les Africains par les Africains. Ce n’est pas à nous de donner des leçons mais on doit pouvoir aider.

On fait la diplomatie de sa géographie. Comment voyez-vous concrètement l’orientation des relations Afrique-Europe ?

Je l’ai souvent dit à Bruxelles : l’Afrique a le choix de ses partenaires pour l’avenir. Elle peut choisir les États-Unis, la Chine, l’Europe. Nous Européens n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas ne pas choisir l’Afrique comme partenaire, compte tenu l’importance de ce qui s’y passe. Je ne parle pas forcément en termes de migrations ou de sécurité. Cela va beaucoup plus loin que ça.

La coopération entre l’Europe et l’Afrique a connu un tournant ces dernières années. Cela ne s’appelle plus coopération mais partenariat et cela a de l’importance au plan sémantique. Une bonne partie des crédits européens consacrés à ce qu’on appelait traditionnellement le développement est passée à la fourniture de garanties et à des financements qui sont beaucoup plus orientés vers le développement, la santé et l’éducation, qui sont des ingrédients essentiels. Petit à petit, nous allons vers un partenariat euro-africain de meilleure qualité. Nous n’y sommes pas et il suffit de voir ce qui s’est passé quand il a fallu voter à l’ONU pour savoir si les pays condamnaient la Russie ou non. Nous savons que les États représentant la majorité de la population africaine n’ont pas voté avec nous.

Cela dit quelque chose. Ce jour-là, les Européens ont découvert une réalité qu’un certain nombre d’entre nous avaient mieux perçue que d’autres en étant plus au contact ces dernières années. Notamment à la suite de ce que j’ai appelé « l’apartheid Covid », où je trouve que les Américains et les Européens se sont très mal comportés. Cette dimension-là doit être intégrée.

Elle est la preuve que, malgré cette proximité en paroles, il reste des distances. Sans doute les pays africains qui n’ont pas voté avec nous ont-ils voulu à la fois donner un signal à Pékin et à Moscou et donner un signal à Bruxelles et à Washington. Dans cette affaire, ils ont un certain tort qui est de mettre Washington et Bruxelles dans le même panier. De même, je ne mettrais pas forcément, à terme, Pékin et Moscou dans le même panier.

Comment se développer quand le feu est dans la maison ? Voyez ce qui se passe au Sahel aujourd’hui.

J’aurais tendance à retourner la réponse. De ce point de vue, je suis très classiquement social-démocrate. Je pense que l’origine des instabilités sociales qui permettent à ces mouvements de déstabiliser les pays, d’enrôler des jeunes en leur donnant une arme, à manger et une distraction, est d’ordre économique et sociale. Le développement est la réponse au terrorisme et pas d’abord la réponse sécuritaire. Même si, évidemment, un pays a besoin d’un certain ordre pour continuer à avancer sur ses deux jambes.

L’issue consiste effectivement à soutenir le développement économique et ce qui le permet. C’est-à-dire les conditions de base, les infrastructures physiques, humaines, éducatives et de santé. Il y a clairement des progrès en regardant les mesures existantes qui, normalement, doivent favoriser à terme davantage de développement économique. Mais il ne faut pas donner aux questions sécuritaires une primauté sans tenir compte du fait que l’origine des problèmes est dans le malheur des gens, des familles, des femmes, des filles et des hommes.

Barack Obama disait que l’Afrique a besoin d’institutions fortes et pas d’hommes forts. On voit la multiplication de coups d’États et un profond malaise structurel lié à la crise de gouvernance, particulièrement en Afrique de l’Ouest.

Je suis d’accord. Les coups d’État sont un des modes d’ajustement permanents de la gouvernance africaine. D’ailleurs, nous devrions peut-être les regarder avec des yeux un peu différents que ceux avec lesquels nous regardons l’Europe, l’Amérique latine ou l’Asie. Ce sont des signes que, quand il y a un problème politique, il y a une réaction de la population. De ce point de vue, l’Afrique est plus proche de l’esprit démocratique, pour des raisons qui correspondent aussi à ses traditions culturelles.

Il n’est pas question pour les Européens de s’aligner systématiquement sur des positions américaines qui ne correspondent pas forcément à nos intérêts ni à nos valeurs. L’Afrique, pays par pays mais aussi comme continent, a à peu près le même problème. D’ailleurs, si l’Europe et l’Afrique se parlaient davantage, elles seraient mieux à même de naviguer dans une situation qui restera très difficile dans les décennies qui viennent.

Je crois finalement beaucoup au progrès de la démocratie en Afrique même si je reconnais qu’il est lent. Je constate, contrairement à ce qu’on a appris à l’école, qu’il y a des entreprises, des entrepreneurs, et des succès dans de nombreux domaines sans que les conditions minimales de la bonne gouvernance soient réunies. Si elles l’étaient, l’Afrique se développerait plus vite qu’elle ne le fait aujourd’hui, et nous y travaillons beaucoup à la Fondation Mo Ibrahim. L’expérience des dernières années l’a montré, cela freine mais n’empêche pas le développement économique.

Revenons sur votre parcours, allez écrire des livres et traduire votre expérience par une réflexion au long cours ?

Je l’ai fait de temps en temps. En ce moment, j’ai tellement de choses à faire, le monde va tellement mal et la question du basculement est si fondamentale, que j’ai besoin d’y réfléchir avant d’écrire quelque chose. Je vois des ingrédients de transformation mais aussi des choses qui ne changent pas. Avec mon regard d’Européen, je vois bien qu’il se passe quelque chose, mais ce n’est pas si sûr. Je vais attendre un peu avant de reprendre la plume sur ces grandes questions qui agitent l’humanité, le monde, nous Européens et vous Africains.

Pour quelqu’un qui aime réfléchir, comment jugez-vous la temporalité des urgences du moment qui exigent des réponses rapides et les solutions qui, elles, demandent du temps pour fournir des résultats ?

Vous venez d’énoncer l’énigme de la politique. Comme le disait Jean-Claude Juncker, il y a le sujet de ce qu’il faut faire, qui mérite réflexion, et il y a le sujet de savoir si on sera réélu si on le fait. Le premier est un sujet de long terme et le second un sujet de court terme. Comment les articule-t-on ? C’est pour moi le mystère et le secret de l’homme et de la femme politique. Deux très beaux exemples existent en ce moment avec l’invasion de l’Ukraine.

Le premier est la situation militaire, économique, psychologique de part et d’autre. Ce sera le temps qui déterminera si nous parvenons ou non à repousser M. Poutine à l’intérieur de ses frontières. Lequel a de bonnes raisons de penser que s’il joue la montre il pourrait y arriver mieux que nous. À court terme, le vrai problème pour nous Européens qui voulons aider les Ukrainiens à repousser cette agression, c’est le temps.

Deuxième exemple immédiat, les problèmes énergétiques. Nous avons tous commencé une entreprise de décarbonation de nos économies à échéance 2050. Le carbone net zero suppose de passer au renouvelable, de faire des économies d’énergie, de sortir des énergies fossiles. Manque de chance, et Vladimir Poutine a été de ce point de vue assez intelligent voire roublard, il a choisi de nous attaquer sur notre vulnérabilité énergétique et de faire en sorte que les prix montent. Devons-nous pendant ce temps recourir davantage et pour combien de temps à des énergies fossiles parce que la hausse des prix de l’énergie va freiner la transformation du système ? J’en discute souvent à Bruxelles, nous devons être très prudents en prenant les mesures à court terme que nous devons prendre pour assurer notre sécurité énergétique. Mais sans dévier de notre trajectoire à long terme qui est celle de l’indépendance vis-à-vis des énergies fossiles. C’est encore un exemple où le secret est dans cette articulation.

@NA

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